Interview réalisée par Carlos BEVILACQUA pour la revue EL TANGAUTA de BUENOS AIRES (El Tangauta, n°126, avril 2005 – traduction : Guy Haudebourg)

Comment es-tu venu au tango ?
En 1994, alors que j’étudiais le théâtre, une camarade de classe m’a invité à apprendre avec elle. Je lui ai répondu non parce que je n’aimais pas le tango. Je jouais de la batterie, c’était plus rock. Mais au bout du compte, comme elle s’énervait j’ai accepté, j’y suis allé avec elle et depuis, je n’ai plus arrêté de danser.

Comment se fait-il que tu n’aies jamais participé au moindre spectacle dans une grande troupe ?
Je peux aller voir des grands shows et apprécier ce que je vois mais ce n’est pas quelque chose qui me donne envie. Je me sens personnellement plus comme un danseur de bal. Ma carrière s’est construite sur quelque chose de plus intime, plus proche de la milonga que de la scène.

Mais ta danse est pourtant très spectaculaire…
C’est possible, mais ce sont deux esthétiques différentes. De façon involontaire, je pense que j’ai changé l’esthétique du tango, depuis son image jusqu’à ses mouvements. Quand j’ai commencé à danser ce qu’on voyait le plus dans les milongas, c’était des étudiants qui copiaient le style de leurs professeurs. La seule chose que j’ai faite, fût de me sentir un peu plus libre qu’eux dans ma danse. Même si j’ai eu des maîtres, la majeure partie de ce que je sais, je l’ai appris dans les milongas, et cela 7 jours sur 7 sans m’arrêter.

C’est quoi le Tango Nuevo ?
C’est une question que je me pose aussi …

Si tu ne sais pas, on est foutus
(Sourires) C’est d’abord une question de marketing, comme cela s’est produit avec « la nouvelle génération du tango » . En fait, je pense que cela se justifie davantage en ce qui concerne la musique que la danse. Je me sens proche des orchestres électroniques de par la façon dont je danse. Mais au-delà du fait que je connais beaucoup de musiciens qui jouent dans ces orchestres, je m’identifie davantage à la musique de Troilo, Pugliese et D’Arienzo.

Dans tes démonstrations, tu danses sur des musiques très différentes les unes des autres . Comment les choisis-tu ?
En fait, nous choisissons la musique 10 minutes avant de danser, selon notre humeur et l’ambiance de l’endroit où nous allons danser. Nous improvisons, nous ne dansons pas de chorégraphie. Cela, je le tiens de Gustavo (Naveira). L’improvisation permet des choses que la chorégraphie ne permet pas, et elle te rend plus attentif au ressenti. Et c’est parce que je sens toutes ces variations dans la musique que je pense que le tango devrait se danser d’un tas de façons différentes et pas selon un seul modèle comme cela se passe aujourd’hui. Il devrait y avoir des tas d’interprétations parce que le Tango est très riche musicalement. Je suis musicien, et regarder des danseurs qui ne dansent pas en rythme, c’est quelque chose que je ne peux pas comprendre, pas plus que je ne peux comprendre qu’ils dansent dans une espèce de bulle sans la moindre vie à l’intérieur.

Des mouvements sans sentiments ?
Oui, l’essence tanguera s’est un peu perdue. D’autant plus qu’il y a beaucoup de jeunes qui s’identifient à ma danse, pour moi il est clair que je danse 100% tango. Je ne sais pas si les gens réalisent cela, pour l’instant certains en restent à mon image peu orthodoxe.

Comment les possibilités de danse peuvent-elles être démultipliées ?
Tout ce que je sais sur la structure de danse, je le tiens de Gustavo Naveira. C’est lui qui a trouvé une manière d’ouvrir le tango. Les possibilités pour la création et l’évolution de la danse sont directement reliées à une parfaite compréhension de ce qui se produit dans chaque mouvement. Avant, l’homme effectuait un pas, et la fille devait le suivre comme elle pouvait ou bien l’homme lui communiquait des instructions verbales comme : ‘ Bon maintenant, fais un gancho, fais un boleo, … ‘. La relation entre les hommes et les femmes repose maintenant beaucoup plus sur une communication corporelle.

Aujourd’hui, on perçoit d’ailleurs davantage de jeu entre les danseurs.
Oui, mais le jeu peut aussi égarer les danseurs. Certains jeunes danseurs se perdent d’ailleurs dans leurs recherches et oublient l’essence même du tango. Je crois qu’il faut jouer mais à partir de la connaissance.

Et quelle est cette essence dont tu parles ?
Une connexion très forte entre l’homme et la femme qui dansent le tango. Aujourd’hui les gens apprennent deux ou trois pas et vont danser. Je dois te paraître comme un « milonguero » fanatique, non ? Mais je crois vraiment que danser, c’est penser à comment enlacer sa partenaire, percevoir comment elle se sent, combien elle pèse, sentir son parfum, porter attention à comment elle prend ta main, si elle tremble, si elle transpire … Ce cérémonial implique des codes plus ou moins rigides qui doivent garder leur place dans la milonga. Il y a beaucoup de jeunes qui n’ont aucun respect pour la danse des anciens. Mais si nous dansons aujourd’hui c’est parce que ces anciens ont existé avant nous. Nous formons tous une chaîne.

Dans tes publicités, tu parles de symétrie et de changement de rôles …
Ce sont des concepts qui viennent des moments que nous avons partagés avec Gustavo (Naveira) et Fabián (Salas). Mon expérience comme joueur de hockey sur glace m’a beaucoup aidé à comprendre ces concepts. La symétrie pour nous, c’est la possibilité de faire de l’autre côté tout ce que nous faisons d’un côté. On peut tout retransposer de l’autre côté, sauf l’enlacement.

Comment peut-on enseigner l’improvisation ?
Il existe différents éléments nommés boleos, saltos, ganchos, paradas, barridas, colgadas, volcadas. Avec quatre éléments combinés on crée une séquence. Mais pour pouvoir jouer librement, il faut parfaitement maîtriser ces quatre éléments.

Le tango que tu enseignes est-il un tango social ?
Il est aussi social que la milonga le permet. C’est à chacun de choisir comment il veut danser. Si je vais dans un endroit où on danse un style qui n’est pas le mien, je ne fais pas de ganchos, de boleos, de sauts, je m’adapte à la milonga où je suis. Et dans chaque milonga, l’espace varie d’un jour à l’autre et au cours de la soirée-même. J’enseigne le tango, mais c’est à chacun d’en retirer ce qu’il souhaite. Il arrive que des élèves qui viennent d’apprendre une séquence, découvrent de nouvelles manières de faire quelque chose et alors moi-même j’apprends d’eux.

Danser le Tango, c’est la quintessence de l’Argentine ?
Absolument. Danser le Tango te lie à l’histoire et la culture argentine. Danser le Tango me transpose dans des époques que je n’ai pas vécues. C’est dans mon sang. Plus je suis loin de mes racines, plus j’écoute du tango et plus ça me relie à mes racines. Je pense que l’importance qu’a prise le tango aujourd’hui est un phénomène social universel. Malgré Internet et les téléphones portables, le monde souffre d’une grande solitude et d’un manque de communication physique avec l’autre. Les danses de couples, et particulièrement le tango de par le degré d’engagement qu’il engendre tant avec l’autre qu’avec la musique, sont devenues très attractives. C’est la même chose que l’ambiance qui t’attire à la milonga.

Que ressens-tu en général quand tu arrives dans une milonga ?
La milonga a beaucoup changé. Il y a encore quelques années, pour entrer dans une milonga il fallait avoir une certaine image, avec chemise, costume, chaussures. Aujourd’hui, bien heureusement, chacun s’habille comme bon lui semble. Je sens également qu’il s’est creusé un fossé énorme de génération, tant d’un point de vue danse que musical, pendant les 30 années pendant lesquelles le Tango a été marginalisé.
C’est pourquoi dans la milonga on rencontre des personnes de 35 ou moins et d’autres de plus de 60 ans.
Je pense qu’il faudrait revoir les codes du Tango et les rendre plus contemporains. Par exemple, moi, je n’utilise pour ainsi dire jamais le cabeceo pour inviter une femme à danser.
D’abord parce que je ne danse pas beaucoup dans les milongas à part avec quelques amies et ensuite, parce que je préfère aller à la table pour inviter une femme à danser.

Et arrive-t-il que tu sois rejeté ?
Au début oui, on m’a très souvent dit non.

Merci, ça nous console un peu …
Bien sûr j’ai été rejeté. Il y a quelques mois encore, sans remonter très loin, dans une milonga à Paris, j’ai invité une fille qui dansait avec un style contemporain et elle m’a répondu : « Non, non merci » et je suis reparti en me disant : « Ouch, c’est dur ! « , parce que je ne m’étais pas mis d’accord avec elle comme il se doit.

Tu as dit un jour qu’il était plus dur pour un Américain de comprendre que pour un européen. Pourquoi penses tu cela ?
En Europe, l’Histoire et l’Art ont une place plus importante qu’aux Etats-Unis qui sont un pays neuf. Je ne voulais pas être offensant. Je pense que c’est une question de temps.
S’ils peuvent trouver la signification sociale et culturelle du Tango dans toute sa profondeur, ils rencontreront eux aussi le Tango.

Vers quoi le Tango évolue-t-il aujourd’hui ?
Je ne sais pas, mais je sais qu’il va quelque part. J’aime ce qui se passe, cette recherche et cette découverte de nouvelles formes qui nous mène vers l’inconnu. Je préférerais cependant que l’essence tanguera se maintienne, qu’on n’évolue pas vers un produit hybride. J’aimerais que l’évolution conserve le lien entre les cœurs, en relation avec l’âme et l’histoire du Tango.

Et toi Chicho, où vas-tu ?
Je vais toujours vers la recherche du plaisir. Dans la vie, j’essaie de faire ce qui me plait. Aujourd’hui pour moi, la chose la plus plaisante, c’est de danser, mais en même temps de découvrir et créer.

DU TAC AU TAC

Loisir préféré ?
Faire de la musique avec mon PC et dessiner.

Suppose que tu marches sur un chemin qui se sépare en deux : tu connais le premier, c’est un chemin sûr tandis que l’autre t’est inconnu. Lequel prends tu ?
J’explorerai un peu l’inconnu pour voir ce qui s’y passe.

Rythme ou mélodie ?
Les deux.

Quel est ta première pensée quand tu te réveilles ?
Je pense au temps qu’il me reste à vivre et qu’il ne faut pas gâcher.

Qu’est ce qui te divertit ?
Etre avec des amis. Si je suis seul, regarder un film de Jerry Lewis ou regarder Cha Cha Cha l’émission de Alfredo Casero.

Qu’est-ce qui t’ennuie ?
Perdre mon temps, je fais de mon mieux pour que cela n’arrive pas.

Qu’est-ce qui te fait peur ?
Beaucoup de choses mais elles sont contradictoires et personnelles. Par exemple j’ai peur de la routine, ou que s’épuisent mes idées.

Un film ?
‘Le Cuisinier , le Voleur, sa Femme et son Amant’ un film de Peter Greenaway.

Un livre ?
Je ne lis pas beaucoup, mais les livres que j’aime beaucoup sont ceux de Quino.

Lieu de vacances favori ?
N’importe quel endroit tranquille avec la mer.

Tu es croyant ?
Oui, mais seulement en ma religion.

River ou Boca ?
Huracán.

Un motif de fierté ?
Je suis très fier de ce que je suis, même si cela ressemble à de l’arrogance. Etre ce que je suis aujourd’hui m’a coûté beaucoup de souffrance autrefois.

Qu’aimerais-tu être quand tu seras vieux ?
Un bon père.

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